A l’ombre du Colisée (L’Equipe Mag, 11 février 2006)

Le terrain est à l’entrée d’un des nombreux parcs de Rome, juste en dessous du Colisée. En levant la tête après un tir, on le voit qui domine la partie. On est dimanche matin, il est 10 h. Sur la terre battue, Pablo, une vieille bouteille de plastique trouée à la main, trace les lignes à la farine. L’arbitre fédéral, qui vient bénévolement, rassemble les équipes au centre du terrain. Les Huracan, première équipe de ce championnat qui en compte cinq, ont gagné le toss. La rencontre avec les Latinos Girls, qui les talonnent au classement, commence. Une partie d’amateurs, comme tant d’autres en ce dimanche matin.

Sauf qu’ici tous les joueurs sont des joueuses, et que la liste de leurs pays d’origine trace la carte de l’Amérique du sud, avec une forte préférence pour l’Equateur. Ici en Italie, on les appelle des “extracommunautaires”. Terme souvent méprisant, qui rend mal hommage à ces femmes aux histoires peu ordinaires. Elles ont tout laissé dans leur pays d’origine, conquis un permis de séjour comme elles ont pu, et travaillent souvent six jours sur sept, comme femmes de ménage, ou comme baby-sitter. Elles habitent chez leurs patrons, mais dimanche, c’est jour de sortie. Dimanche, c’est jour de match.

Ce sont les Huracan qui mènent, ce matin, portés par une meneuse de jeu et une attaquante au-dessus du lot. Pas de mystère là-dessous : en Equateur, Alicia et Maroussi faisaient partie de la sélection nationale. Sur le bord du terrain, Luis, le frère d’Alicia, encourage, replace, vient parler à l’une ou à l’autre. Ce drôle de coach est maçon à Papriano, à 150 km de Rome. Aujourd’hui, son unique jour de repos, il a pris le train à 4 h du matin pour être là . “Parce que sinon les filles se sentent seules, elles ont personnes pour les féliciter, pour les défendre”.

Le match s’achève, Alicia a marqué, et aussi Paola, la petite femme de ménage timide, qui en sourit encore. On ne part pas tout de suite, on regarde la deuxième partie des filles pour juger les futures adversaires, on attend une amie, ou “un petit copain”, sourit Luis. Ce soir, il faudra rentrer, reprendre la vie d’extracommunautaire. Mais ce matin, les stars ce sont elles.